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La dernière nuit de l'Usine

J'ai encore fait un rêve étrange de cette usine, la nuit. Elle avait été vidée de ses viscères, laissée nue sans âme laborieuse qui vive et sans machine qui tourne. Des estrades avaient été installées et des passerelles reliaient les différents ateliers. Des milliers de rayons laser et des leds multicolores zébraient l'atmosphère enfumée. J'errais avec quelques amis dans ce monde étrange, sans m'apercevoir que ce n'était qu'un rêve...Des dizaines de bar avaient été dressés et la foule s'agglutinait autour, assoifée et allumée. Les images dansaient sur les murs et les plafonds au son des rythmes les plus fous. Des milliers de fantômes déambulaient dans ces lieux magiques recherchant la meilleure vibration , celle qui transforme le corps en caisse de résonnance et qui fait exploser les tripes. Mon propre bureau avait été transformé en régie, celui du DRH en boutique de bouchons d'oreille. Techno de folie dans l'atelier central, rap déglingué dans l'atelier "duals", rock trash dans l'atelier du spiralage et salle de détente zen dans le local de la serrurerie, les lieux centenaires en tremblaient de plaisir. Le bruit, l'alcool, la lumière, la fumée, les mouvements de foules incontrôlés, tout était à l'envers de la vraie vie de l'Usine. Mais cette liberté brutale et cet art extrême avaient le bon goût d'un hommage décalé. Je m'étais toujours douté que cette Usine avait une âme la nuit, je n'avais pas imaginé que la dernière serait déjantée à ce point. Je ressentais comme une grande jouissance mêlée de tristesse d'imaginer chaque emplacement de machine, chaque bureau, chaque personne vacant à son occupation, au milieu de ce délire de feux et de sons. Les lucioles multicolores tournoyant sur les machines subliminales, mêlées à ce tourbillon des sens rendaient la scène encore plus improbable...

Et si ce n'était pas un rêve ?

Nuits sonores

Nuits_sonores Comme un dernier soupir, avant de s'endormir définitivement, L'Usine va se réveiller dans un concert de sons et d'image. Plus de deux ans après, les murs vont à nouveau trembler, comme pour rappeler que rien ne meure tout à fait...quel endroit idéal pour faire résonner les musiques d'aujourd'hui et de demain, celles qu'on écoute par le corps entier et qui font vibrer les sens. Refouler ces lieux , imaginer les hommes et les machines au milieu des traits de lumière et des bpm endiablés...un rêve. Des stars de la musique électronique, Laurent Garnier and co, comme pour un hommage débridé aux rythmes synchronisés des lignes de fabrication, aujourd'hui rouillées , démantelées et abandonnées quelque part au soleil de la Tunisie profonde...

Les nuit sonores, une vraie bonne idée, communion entre l'art et l'industrie, la vie et la mort, le bruit et le silence, le jour et la nuit...un seul endroit au monde pouvait transcender un tel spectacle, l'Usine... 

Pas de sens...

Parfum Les murs sont épais et gris. Le shed laisse passer les rayons du siècle passé. Les flammes crachent des ombres et dansent autour des ouvrières affairées. Le verre rougeoie et se reflète sur leur visage. Les fils de tungstène s’en mêlent et s’emmêlent…

Le rythme des machines scande la cadence, les galets frappent les cames récalcitrantes.

Le sol et les murs sont sales et sombres. Les lucioles virevoltent dans une chaleur étouffante.

Les ampoules flashent en rythme alterné.

Zola ou l’image que je m’en fais et pourtant cette usine est enchantée.

Je respire l’odeur de la graisse et de l’huile des mécaniques froides qui attendent  la mise à feu.

Cette odeur…la même que l’usine de mon grand père, celle où les navettes filaient à la vitesse de la lumière, celle où les vilebrequins, roues, poulies et courroies claquaient de concert , celle dont le shed laissait passer juste un trait pour faire luire le fil et les métiers…

Cette odeur pleine d’histoire, de souvenirs et d'ouvrages sans cesse remis...

Ce sera cette usine, cette usine incandescente au parfum inoubliable.

C’était il y a 24 ans…

Et le 11 janvier 2005, il y a trois ans aujourd'hui,  des hommes insensés (*) ont signé l’arrêt de mort de l’usine sans comprendre que les murs ont une âme…l’âme des immortels…

Et une odeur… 

            

(*) Homme insensé: homme dénué de sens dont le sens olfactif, ce qui l'empêche d'avoir du nez...

Le mouvement perpétuel

3102 Alchimistes, savants fous, vous aviez raison, le mouvement perpétuel existe. Ces petites lampes à incandescence enfantées dans un panache bleu en sont la preuve. Pour l'éternité elles virevolteront, danseront au son des mécanismes cadencés, dans la chaleur du verre en fusion, dans les parfums mélangés des graisses rancies. Elles feront fi pour toujours, comme le berger du Larzac ou le postier de l'Aveyron, des stratégies industrielles et de la mondialisation nécessaire (?). Chinois sous-payés ou tunisiens exploités n'auront pas perçé le secret de ce ballet parfait, de l'amour mêlé au feu, de la dextérité absolue. Leur sourire de braise narguera à l'infini le grand Couillon, décisionnaire éclairé (!) et sa bande de démanteleurs fous. 

Séquence émotion

Ya3 Ce qui me manquera le plus de cette usine est sans aucun doute le moment sacré de la dégustation de mon yaourt aux pruneaux à la cafétaria (*). Je peux l'avouer aujourd'hui , mon yaourt millésimé m'était réservé chaque jour par le cuistot (ben oui, privilège de chef...)

Connaîtrai-je à nouveau ce moment délicieux, quand plus rien n'existe au monde, où le yaourt, seul objet de ma convoitise, s'offre à moi au milieu du plateau rouge (je ne prends que des plateaux rouges) lui même placé parfaitement perpendiculairement aux bords de la table en formica ?

Ressentirai-je à nouveau ce désir qui monte lorsque mes doigts effleurent l'opercule délicatement scellé, masquant avec pudeur la douceur de ses entrailles ?

Verrai-je à nouveau cette belle moire ambrée, fruit complexe d'un mélange habile de noirs et de blancs ?

Sentirai-je à nouveau ces fragrances subtiles , drogues  licites de mes journées laborieuses ?

Gouterai-je à nouveau ce fondant unique qui relègue au second rang les plats alambiqués des chefs étoilés ?

Demain c'est mon dernier yaourt aux pruneaux.

(*) je me souviendrai aussi des gens, des machines, des murs, du bruit, des odeurs...

Putain 3 mois !!!

Ferraille

En une sombre journée de Janvier, ILS ont annoncé la fermeture de cette usine. Sans se soucier de l'outrage fait à cette vieille dame centenaire...ni à ses 300 occupants non plus et pas plus à ses clients...Malgré ses performances et sa productivité, elle faisait comme une tâche, cette vieille usine. Les produits, ILS allaient pouvoir  les acheter dans les pays à faible coût main d'oeuvre...2500 références ?  pas de problème ! La qualité ? Le service ? que nenni mon bon monsieur !!! OUTSOURCING , on vous dit !!!

Auhjourd'hui, il reste 3 mois avant la fin. Pile 3 mois...

Bon, finalement, l'achat extérieur a foiré...des millions de produits chinois sont pilés ou refusés...et puis le transport coûte si cher, c'est vrai, finalement, après réflexion, la chine c'est loin et le pétrole est cher...(!)

Volte face

Et puis ça serait "fond-de-pensionnement" correct, une usine dans un pays à faible coût main d'oeuvre...non ? Allez, on délocalise ! facile, on met les machines dans des containers, on les remonte LA-BAS et on produit à nouveau...mêmes machines, mêmes produits mais avec des coûts main d'oeuvre ridicules !!! fallait juste y penser...Etonnant non ?

Le savoir-faire ? c'est quoi ? une machine ça marche tout seul, voyons...

Alors ILS appellent l'équipe des charognards...et les machines sont découpées, démantibulées, démantelées, décérébrées, disloquées...après tout ce ne sont que des machines...La vieille dame se vide de ses entrailles, le personnel est rayé des listes au fur et à mesure...

Puis les machines sont empilées, bourrées, enfournées dans des containers. Il faut être charognard pour ne pas comprendre qu'elles ne produiront plus jamais...

Les derniers combattants que nous sommes resteront encore 3 mois, impuissants devant ce spectacle ubuesque. Ce n'est plus notre problème...même si ça fait mal au coeur...

Le notre , c'est juste de rechercher un nouveau job...