La DRH a préparé son dossier à fond, mais cet entretien de licenciement, comme tous les autres, lui tord les boyaux. Elle ne s'y fera jamais, mais ça fait partie de son job. Son argumentaire sur la situation économique est rodé, chaque réaction a été anticipée et la boite à mouchoirs est à proximité. Elle est prête, le futur viré va arriver. Sait-il ce qui l'attend ? Elle a pris le soin de distiller tout au long de la semaine des informations alarmistes sur la situation de l'entreprise, pour éviter des chocs trop brutaux, pour que la surprise n'en soit pas une.
Les coups frappés à la porte sont timides, la DRH se redresse sur son siège. Le jeune cadre n'est même pas accompagné. Elle lui dresse le tableau noir de la situation financière, lui expose le plan de redressement, les mesures décidées et pour bouquet final lui annonce qu'il fait partie de la charrette. Et pour couronner le tout, elle justifie le choix ultime par des critères consciencieusement choisis et indiscutables . Le discours est béton, aucune faille, la crise mondiale est tellement pratique pour expliquer la défaillance de l'entreprise. Après tout ce n'est pas la première, ni la dernière et c'est la faute à la finance et à la mondialisation. La DRH récite tout en observant son interlocuteur, sagement assis en face d'elle les bras croisés, le regard un peu dans le vague. Elle se souvient de ses cours à la fac, où l'on conseillait d'instiller une dose d'empathie dans ces entretiens difficiles. Mais là difficile de lire dans les pensées du condamné, opaque et fermé.
Voilà une exécution rondement menée... et des mouchoirs économisés...
Le jeune homme ne manifeste aucune surprise. Il pose quelques questions sur l'entreprise, sur les chances de réussite du plan engagé. Puis rapidement s'enquiert de la procédure. Il est désemparé mais a compris. Dans un geste de grande générosité la DRH offre son assistance pour effectuer les démarches nécessaires, rédiger un CV et le recommander à des entreprises plus florissantes.
La DRH respire, finalement c'est du gâteau...
Le cadre prend congé, le temps imparti est atteint..." J'ai été heureux de travailler avec vous, je vous remercie madame pour votre aide et ne vous en faites pas, vous allez vous en sortir ! "
Restée seule, brutalement, un profond malaise s'empare d'elle. Tout s'est bien passé, elle aurait signé des deux mains pour que ça se déroule ainsi. Et pourtant, là, au fond des tripes l'appréhension a fait place à un sentiment saumâtre, visqueux, inexplicable...
Un sale goût amer...

Cynique à souhait. Encore une fois bravo pour cette "mauvaise" tranche de vie de l'entreprise.
Rédigé par : othom | 20/03/2010 à 14:38
Et où est la révolte ?
Rédigé par : Lisa | 20/03/2010 à 20:34
Cynique, oui. Mais le cynisme vaut-il dans toutes les situations ? Car il y a Manager et Manager et devoir annoncer de telles décisions (qui, soit dit au passage, n'est peut-être pas le fait du Manager), quel que soit le crédo managerial du responsable, n'est jamais. Et oui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, celui à qui incombe ce sale travail n'est pas forcément celui qui souffre le moins et pour qui le poids de l'annonce est le plus tolérable. Comme tout, une seule situation (celle que vous décrivez) n'a par force de Vérité avec un V majuscule. Un peu d'empathie pour les patrons parfois, c'est possible ? Ou définitivement c'est une demande indécente à cause de laquelle je vais être immédiatement crucifiée et exhibée au crachat des masses laborieuses ?
Rédigé par : Gicerilla | 21/03/2010 à 19:26
Mon père avait coutume de dire : "le travail est une prière". Pourtant, de son temps, le travail était dur et ils en "chiaient". Cependant, tous ou presque le respectaient comme une authentique expression de ce que l'humain peut faire de plus beau....
Aujourd'hui, le travail a été transformé en farce et pas mal de salariés, quel que soit leur grade, en pions.
De quoi s'étonne t'on, en un temps où les employés menacent de faire sauter leur entreprise pour toucher une prime de départ et non plus tenter de sauver leur "outil de travail" ?
Rédigé par : Cath | 09/04/2010 à 09:51
C'est vrai qu'il est sympa ce billet. Très bien écrit ! Bravo pour le prix !!
http://goo.gl/Yn6X
Rédigé par : Florence | 28/06/2010 à 12:48
Bonjour,
La citation de votre article est tout bonnement brillante.
Ce cadre est peut être de ceux que d'autres vont s'arracher... Sauf que ces bonnes raisons ne seront sans doute pas mises en avant il appartiendra aux recruteurs de faire ressortir ses qualités (s'ils s'en préoccupent sérieusement et ont pris conscience de l'intérêt et l'importance que cela revêt).
J'en connais plus d'un qui ont montré ce type de visage mais qu'on ne met pas à l'honneur ou sont plutôt moins bien traités que des opportunistes égocentriques.
Ah, au fait, côté management, j'en connais également qui savent prendre leur courage à deux mains et changer certains destins au profit de ceux qui se montrent humains et dignes comme cet homme.
Au plaisir,
Marc
"Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde." Gandhi
Rédigé par : Marc JESTIN | 29/06/2010 à 09:59